L’écrivain et chercheur Mamadou Diallo, nouveau pensionnaire de la résidence La CENE littéraire

La résidence littéraire Les Afriques accueille un nouveau pensionnaire depuis le 1er mai 2019. Il s’agit du Sénégalais Mamadou Diallo. Il séjournera au Cameroun jusqu’au 30 juin 2019. La CENE littéraire est allée à sa rencontre. Une interview signée Ariane Mawaffo.

Mamadou Diallo

LA CENE : Votre parcours est très riche. Journaliste, écrivain, éditeur et chercheur, quel est votre moteur ?

MD : Je dirais mon intranquillité : le monde tel qu’il va ne me va pas. Je pense qu’il y a ou du masochisme ou de la bêtise ou du cynisme à se satisfaire du présent, de celui du Monde et de celui de l’Afrique en particulier. Ma curiosité intellectuelle procède pour beaucoup de cette conviction : il nous faut faire et penser autrement ; de cette défiance : les doctrines et les pouvoirs en place, à l’échelle locale comme internationale, ont failli.  C’est ce qui fait que j’ai décidé – presque malgré moi, car je ne sais rien faire d’autre que ce que je crois, depuis bientôt dix ans, qu’une place éminente serait faite dans ma vie aux voyages, aux rencontres et à la lecture. Ensuite, mes expériences esthétiques les plus marquantes ont eu lieu dans l’espace de la lecture. Les différentes occupations que vous évoquez m’ont simplement permis de préserver cet espace tout en gagnant plus ou moins ma vie. Mon parcours n’a rien d’exceptionnel, il est simplement le reflet d’une certaine liberté. 

LA CENE : Qu’est-ce qui vous motive dans vos recherches ? Où puisez-vous votre inspiration ?

MD : Je n’utilise pas beaucoup ce mot, trop magique à mon goût. Mais pour vous répondre, je veux bien. Disons que ce qui m’inspire, quand par bonheur je le suis, ce sont d’abord mes affects, ce que produit en moi le spectacle et l’expérience du monde. Loin de les voir, ces affects, même dans un effort d’énonciation des choses vues et entendues pour des entraves à je ne sais quelle objectivité, je tiens leur présence pour essentielle à l’énonciation d’une vérité. Un texte, si habile et intelligent soit-il, s’il ne procède d’une émotion viscérale, me semble au fond sans intérêt. 

LA CENE : Comment en venez-vous à l’écriture ?

MD : Par chance et par la lecture. Étudiant, j’étais vraiment sans le sou et curieusement cela m’a rendu service. Le seul “divertissement” à ma portée c’était la lecture. J’ai donc passé, trois ans durant, l’essentiel de ma vie dans les rayons des bibliothèques universitaires, plus encore dans les livres vers lesquels me menaient mes centres d’intérêt personnel qu’en salle de cours. Un jour, j’ai lu tristes tropiques de Levy Strauss et j’ai pensé, totalement abasourdi par l’ampleur de la culture et le raffinement du style qui s’y déploient : l’esprit humain peut donc cela. D’autres grands textes, d’autres ébranlements ont suivi et j’ai depuis un rapport plus critique à Levy Strauss, mais c’est en relation avec son texte que j’ai conçu la très haute idée que je me fais du potentiel de l’écriture.

LA CENE : Comment concevez-vous la création littéraire et la pratique de l’écriture ?

MD : Felwine Sarr a écrit, dans un très beau livre, Dahij, que “le livre est la pointe de la flèche du dire.” Je ne pense pas que l’on puisse avoir une seule et unique réponse à votre question, mais en ce qui me concerne, la littérature est ce que Felwine dit du livre, le lieu le plus acéré du discours. Un bon texte, certes, élargi vos horizons, contribue à votre montée en humanité, mais aussi et surtout, pour ma part, vous ouvre à la subjectivité d’autrui. Le style n’est rien d’autre qu’une esthétique du langage qui appartient en propre à l’auteur. L’enjeu me semble donc, lorsque l’on écrit, d’être au plus près de sa vérité. Ce qui n’est pas chose aisée, non pas pour des raisons simplement d’aptitude et de savoir-faire, mais parce que cela vous expose.

LA CENE : Comment avez-vous entendu parler de la résidence d’écriture de la CÈNE littéraire ?

MD : Par celui que je tiens, et je le dis avec d’autant plus d’aisance que je l’ai écrit et publié bien avant de le connaître personnellement, pour notre plus grand romancier, Boubacar Boris Diop.

LA CENE : Qu’est-ce qui vous a motivé à postuler à cette résidence ?

MD : Je vais entamer, dès le mois de septembre, une thèse à Columbia University. Je serai dans les années à venir totalement investi dans ce travail de recherche. Je voulais, avant cela, produire un texte non académique.

LA CENE : Comment appréhendez-vous cette résidence d’écriture ? Qu’en attendez-vous ?

MD : J’ai hâte de l’entamer. J’en attends au moins 50 000 mots d’une prose pas trop mauvaise. Au mieux, un bon Essai qui témoignera du Sénégal dont j’ai fait l’expérience ces huit dernières années.

LA CENE : Comment organisez-vous vos journées ?

MD : Les matinées sont consacrées à l’écriture. Les après-midis, soit à la lecture, soit à la découverte de Yaoundé, de Madame et Monsieur tout le monde, de ses artistes et intellectuels.

LA CENE : Votre expérience d’éditeur vous a donné une position privilégiée pour observer de l’intérieur l’évolution de la production et de la diffusion de la littérature en Afrique. Que pouvez-vous nous en dire ?

MD : Je pense qu’il faut dans l’Afrique, du point de vue de l’édition, distinguer au moins celle francophone de celle anglophone et, au sein de la première, de nouveau distinguer le Maghreb de l’espace subsaharien. L’Afrique francophone en dessous du Sahara a toujours Paris pour métropole, peine à faire émerger, sur son sol, des éditeurs qui font rêver les auteurs. En Afrique anglophone on a, ces dernières années, vu le développement tout à fait réjouissant d’une maison d’édition comme Cassava Republic qui publie désormais ce qui dans cette partie du continent émerge de meilleur comme jeunes auteurs.

LA CENE : En sus, croyez-vous que les résidences littéraires peuvent servir d’appui conséquent au développement de la création littéraire en Afrique ?

MD : Je le pense, au sens où offrir à des auteurs un espace au sein duquel ils n’ont à se soucier que d’écrire ne peut que favoriser la production de textes. Mais d’un point de vue plus large, et pour être tout à fait honnête, je pense que les résidences littéraires, dans un contexte où manque une réelle chaîne du livre, avec notamment des maisons d’édition et des distributeurs qui ont les moyens de leurs ambitions, des bibliothèques publiques qui permettent à nos petites sœurs et petits frères, quels que soient leurs moyens, d’accéder aux textes et d’être guidées dans leur découverte de notre patrimoine littéraire, servent à des individualités plutôt qu’à la collectivité.

LA CENE : Votre résidence comprend une participation à une série d’activités culturelles dont une rencontre avec les écoles Enko à Yaoundé et à Douala. Quel(s) sujet(s) comptez-vous y aborder ?

MD : J’animerai un atelier d’écriture avec des lycéens au cours duquel j les introduirai à la forme “literary non-fiction.” Je leur présenterai des textes notamment de Mongo Béti et James Baldwin et nous en discuterons non pas tant les propos que les dispositifs stylistiques. Le but étant de leur révéler, en passant par ces textes, les arts d’écrire de ces auteurs, leurs manières de pallier aux limites du langage et d’en utiliser les ressources pour happer leurs lecteurs tout en disant le réel dans sa complexité et sa profusion. Bien entendu, dans un autre langage que celui qui précède, plus simplement, là est tout le défi.

LA CENE : Êtes-vous déjà allé au Cameroun ? Sinon, comment trouvez-vous le pays ?

MD : C’est la première fois que je viens au Cameroun, en Afrique centrale même. Il faut dire que dans ma vie intellectuelle et professionnelle, loin du Cameroun, des fils et des filles de ce pays ont joué un rôle essentiel. Il y a Ntone Edjabe, qui m’a ouvert les portes de sa revue Chimurenga et dont la pratique et la pensée sont une grande source d’inspiration. Koyo Kouoh, dont l’espace m’a, au fil des ans, permis d’aller au-delà du microcosme dakarois. Lionel Manga, que j’ai eu le privilège de côtoyer en 2017 à Dakar. J’arrive donc au Cameroun avec un a priori positif sur la valeur des Camerounais.e.s.  Je ne l’ai pour l’heure qu’effleuré ce très grand pays et ce que j’en dirais fatalement sera assez superficiel. Ce qui m’intéresse ce sont les gens et l’histoire dont ils procèdent. Depuis que je suis là, je constate l’existence d’une vibrante scène théâtrale, composée de jeunes artistes qui, avec des moyens modestes, font des choses sublimes. C’est par ce biais, ces gens de théâtre, dont Hermine Yollo, les quelques intellectuels avec lesquels j’ai pu échanger dont le journaliste Parfait Tabapsi ainsi que mes lectures (Mongo Béti, Eboussi Boulaga, Lionel Manga, Achille Mbembe, Hemley Boum) que le Cameroun m’apparaît. Je me promène aussi beaucoup dans la ville, je rencontre des gens, au hasard de mes pérégrinations, et chacune d’entre ces rencontres éclaire un pan du puzzle. Je constate cependant que les Camerounais, victimes déjà des conditions économiques difficiles, sont en outre inquiets pour l’avenir de leur pays. Que ceux qui sont en ville, loin des troubles, en souffrent malgré tout et pleurent les morts des régions en crise. Il y a un accablement, les conversations tournent beaucoup autour des questions relatives au tribalisme, au vivre ensemble, à la justice sociale. En observant ce Cameroun, je pense à toute l’Afrique -mon pays le Sénégal compris- çà et là menacée par des crispations identitaires. L’Afrique est déjà objectivement faible, l’exacerbation de nos divisions internes sur des lignes identitaires plutôt que sociales nous condamne à la régression, au statut de gagne-petit et réserve de matières premières bon marché dans la mondialisation. J’espère que le bon sens prévaudra, que nous saurons être plus intelligents que cela et que des solutions politiques permettront de dépassionner les questions identitaires sur le continent.

LA CENE : Mamadou Diallo, merci et bon séjour.

Retrouvez sous ce lien les conditions d’accès à la résidence littéraire de la CENE littéraire.

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